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Santé : Le diabète est « une grave pandémie », Dr Rouamba Marie-Madeleine, médecin interniste

Le diabète, une maladie chronique qui prend de l’ampleur au Burkina Faso. De 3 849 cas enregistrés dans les centres de santé en 2013, le pays comptait en 2018, un total de 13 780 cas. Une triste progression qui est en deçà de la réalité. Quels sont les facteurs de risque du diabète ? Comment prévenir le diabète ? Comment se fait la prise en charge ? Autant de questions auxquelles a bien voulu répondre Dr Marie-Madeleine Rouamba, médecin interniste au Centre hospitalier universitaire de Bogodogo.

Lefaso.net : Qu’est-ce que le diabète ?

Dr Rouamba : Merci pour cet intérêt pour le diabète, parce que chaque jour, dans nos services, nous constatons que c’est un véritable problème de santé. C’est une pandémie qui menace le monde entier et nos pays pauvres tels que le Burkina ne sont pas épargnés.

Le diabète est une maladie chronique qui n’est pas transmissible c’est-à-dire qu’il ne contamine pas comme les maladies infectieuses. Il se traduit par un taux élevé de sucre dans le sang de façon permanente. Ce qui signifie qu’il y a des valeurs normales et, dans le cas du diabète, ces valeurs sont dépassées et de façon permanente. Cette élévation du taux de sucre dans le sang est en rapport avec une insuffisance de la sécrétion de l’insuline par le pancréas ou une résistance de l’action de l’insuline au niveau des cellules de l’organisme.

Cette pandémie est grave du fait de ses complications très fréquentes et parfois mortelles. Il s’agit des complications cardiovasculaires, rénales, oculaires, nerveuses et infectieuses avec des plaies qui mettent du temps à guérir et qui peuvent s’infecter jusqu’à conduire aux amputations.

Quels sont les différents types de diabète ?

Il faut savoir qu’il y a deux grands types de diabète. Le plus fréquent et rencontré en consultation, c’est le diabète de type 2. Sur 100 malades diabétiques, il représente entre 90 à 95 % des cas. C’est le diabète de l’adulte à partir de 40 ans et des sujets en surpoids et obèses .

Il y a le diabète de type 1 qui est moins fréquent et qui touche la population jeune, les enfants, les adolescents et les sujets qui ne sont pas en surpoids jusqu’à 30-35 ans. Il représente 5 à 10% des diabètes.

Avez-vous des chiffres sur l’ampleur de cette maladie ?

Sur le plan épidémiologique, il faut savoir que le diabète est une pandémie c’est-à-dire qu’elle touche tous les pays du monde entier. Par le passé, c’est une maladie qui était plus fréquente dans les pays du Nord que dans nos contrées, mais de plus en plus la tendance est en train de s’inverser, parce que les mesures de prévention y sont assez importantes que dans nos pays. C’est pourquoi, sous l’initiative de la Fédération internationale du diabète et de l’OMS, depuis 1991, la Journée mondiale du diabète qui est célébrée le 14 novembre de chaque année est une opportunité pour sensibiliser les autorités et les populations sur la question du diabète qui devient préoccupante.

En 1980, on avait 108 millions de diabétiques dans le monde et en 2014, on est passé à 422 millions. Vous voyez donc le bond. En 2016, une personne sur 16 souffrait de cette maladie dans le monde. En 2017, la Fédération internationale estimait à 425 millions le nombre d’adultes vivants avec le diabète. L’OMS prévoit leur augmentation de plus de 50% au cours des dix prochaines années. La prévalence du diabète augmente plus rapidement dans les pays à faible revenus ou intermédiaires comme le nôtre.

Au Burkina Faso, la prévalence est estimée à 4,9% selon une étude qui a été menée il y a quelques années. L’enquête STEPS qui a été réalisée en 2013 montrait que dans notre pays, la prévalence est de 5,2% chez les hommes et de 4,7% chez les femmes. Cela veut dire que les hommes sont plus touchés par le diabète que les femmes. Cette prévalence augmente globalement avec l’âge. Plus vous êtes âgés, plus vous êtes prédisposés à faire le diabète. Elle était de 8,3% chez les sujets de 55 à 64 ans chez les femmes et 6, 5% chez les hommes. Dans le milieu urbain, la tendance est plus élevée, 6,3%, alors qu’en milieu rural, elle l’est moins de 4,4%

Quels sont les facteurs de risque du diabète ?

On parle de facteurs de risques, parce qu’il n’y a pas une cause qu’on peut incriminer comme cause du diabète. Dans le cadre du diabète, on parle plutôt de facteurs de risques. Il s’agit de facteurs qui vous rendent vulnérables. Il y en a deux grands groupes : les facteurs de risques modifiables et les facteurs de risques non modifiables.

Les facteurs de risques non modifiables sont les éléments sur lesquels l’être humain ne peut pas agir. Il s’agit de l’âge, du sexe (dans les chiffres que je vous ai communiqués, vous avez vu que les hommes étaient plus affectés), et de l’hérédité (l’existence d’un cas dans votre famille vous expose au diabète). Il y a chez la femme, ce qu’on appelle les antécédents de macrosomie fœtale, qui signifie avoir donné naissance à un bébé dont le poids est supérieur à quatre kilos ; les antécédents de mort-nés in utero répétés (il s’agit de fausses couches répétées) ; le diabète gestationnel (Il y a des femmes qui pendant la grossesse développent un diabète. C’est la grossesse qui est à l’origine de cette perturbation hormonale et qui entraine la survenue d’un diabète chez ces femmes. Le diabète gestationnel disparaît généralement après l’accouchement. Donc si vous avez développé un diabète gestationnel, vous êtes susceptibles d’être atteinte des années plus tard du diabète.

Pour les facteurs de risques modifiables, ce sont sur ceux-ci que l’on peut agir efficacement :

Il s’agit de

1. la mauvaise alimentation. Au Burkina, l’alimentation est beaucoup grasse, salée et énergétique c’est-à-dire sucrée. Il faut savoir qu’une alimentation trop salée, sucrée et grasse est pourvoyeuse de maladies cardiovasculaires et de diabète. Ça vous prédispose à faire du surpoids, l’obésité. La plupart des Burkinabè moyens ont une mauvaise alimentation. On néglige les aliments qui peuvent nous permettre de lutter contre la maladie tels que les fruits et les légumes qui sont sources de vitamines et de sels minéraux.

2. la sédentarité qui est le fait de ne pas bouger. Ce phénomène concerne dans notre contrée beaucoup les femmes de villes ; ne fournissent aucun effort physique du fait de la présence des filles de ménage.

3. l’hypertension artérielle qui est un facteur de risque modifiable, parce que vous pouvez traiter l’hypertension, bien que ce soit une maladie chronique, donc à vie. Si on vous déclare hypertendu, vous devez être suivi à vie. Si vous suivez correctement votre traitement, cela pourrait prévenir ou retarder le diabète.

4. le tabac ;

5. la consommation excessive d’alcool ;

6. le stress.

Quels sont les signes qui doivent nous alerter ?

Il est très important que les populations connaissent les signes du diabète. Je pense que de plus en plus les gens sont alertés et quand ils ont ces signes ils viennent consulter : il s’agit :

1. L’envie fréquente de boire. Vous buvez beaucoup plus que d’habitude.

2. L’envie fréquente d’uriner. C’est cette envie d’uriner qui entraine l’envie de boire, parce que vous vous déshydrater et c’est généralement quand le diabète est très avancé et si ce n’est pas corrigé, dans les semaines qui suivent vous pouvez faire un coma lié à ce trouble de déshydratation.

3. L’envie fréquente également de manger est un signe qui doit alerter.

4. L’amaigrissement,

Ces signes se présentent à une phase avancée du diabète avant que les complications aigues ne surviennent. Mais avant que ces signes n’apparaissent, il faut savoir que le diabète évolue depuis au moins dix ans, d’où l’importance de vous faire dépister à partir d’un certain âge, surtout si vous avez des antécédents dans la famille. Chaque année, il faut doser votre glycémie pour voir si vous n’avez pas un problème, parce que pendant ces dix ans d’évolution, les complications peuvent survenir. Et certaines complications notamment oculaires, rénales sont déjà avancées pour la prise en charge.

Il y a d’autres signes qui peuvent vous alerter : une fatigue inexpliquée, malgré des traitements pour des maladies courantes telles que le paludisme, il y a aussi la vision qui devient floue. Le diabète est souvent découvert lors de ses complications surtout les troubles de la vue. Les infections à répétition, des furoncles ou des plaies qui ne guérissent pas, il faut penser à un diabète. Ce sont autant de signes qui doivent alerter la population.

Comment se fait la prise en charge du diabète ?

La prise en charge du diabète est codifiée. On peut citer les mesures d’hygiène de vie qui nécessitent l’éducation du malade sur ce que c’est que le diabète. C’est une étape très importante de la prise en charge du malade afin de la réussir. Les aliments autorisés, interdits ou à consommer avec modération lui sont notifiés. La périodicité du suivi, les examens trimestriels et annuels dans le cadre de la recherche des complications sont également l’objet de l’éducation du patient. Plus un diabétique est informé sur sa maladie, plus il est apte à suivre les prescriptions de son médecin qui a réussi à établir une relation de confiance. Ensuite, après avoir donné toutes ces informations il y a les médicaments.

Les traitements médicamenteux sont de deux types : les comprimés ou anti diabétiques oraux (ADO) et l’insuline. Le traitement du diabète de type 2, associe les mesures d’hygiène et les comprimés. On peut être amené à augmenter la dose des médicaments ou associer plusieurs médicaments en fonction de la réponse au traitement. Parfois on a recours à l’insuline pour les cas ne répondant plus aux ADO, ou en cas de complications, et en cas d’existence, en cas de contre-indications aux ADO. Pour le diabète de type 2, l’insuline est la dernière étape.

Par contre pour le diabète de type 1 qui concerne le sujet jeune, dans ce cas, le pancréas ne fabrique quasiment plus d’insuline, donc il faut un apport extérieur pour que le patient puisse vivre.

Quel est le coût moyen du traitement ?

Une étude avait été faite par l’ABAD (Association burkinabè d’aide aux diabétiques) et à ce niveau c’était autour de 60 000 F CFA par mois, comprenant les médicaments, les examens et le régime alimentaire. Vous constatez avec moi que le coût du diabète dans notre pays ne favorise pas une prise en charge adéquat et explique par conséquent le taux élevé des complications et de la létalité.

Comment prévenir le diabète ?

La prévention découle des facteurs de risques modifiables. L’alimentation non saine entraine le diabète. Pour éviter donc la survenue d’un diabète, il faut donc manger sain, moins salé, moins sucré et moins gras. Il faut aussi bouger c’est-à-dire avoir une activité physique régulière. Il est conseillé au minimum trois séances dans la semaine, de 30 à 60 minutes. Il faut éviter l’alcool, le tabac et le stress. On peut éviter le stress, cela dépend de nous. En évitant certaines situations de stress familial, professionnel on prévient les complications.

Certains tradi-thérapeutes affirment soigner le diabète. Que pensez-vous de ces traitements par la médecine traditionnelle ?

J’entends dire que la médecine traditionnelle est efficace pour traiter certaines maladies. Je n’ai pas d’expérience sur ce sujet. S’ils en parlent, c’est qu’il y a une part de vérité. Mais concernant le diabète, j’ai une mauvaise expérience que je voudrais partager. J’en ai acheté pour ma mère diabétique et hypertendue. En contrôlant la glycémie chaque semaine sous ce seul traitement par les plantes, j’ai constaté l’élévation de la glycémie, alors que sous son traitement par ADO, elle était stable.

On ne peut pas faire la différence entre ce qui marche et ce qui ne marche pas. Seulement, je demande aux gens de faire attention. Si on vous propose un médicament qui marche, jamais il ne faut abandonner le contrôle, parce que ça vous permettra de vous ressaisir avant qu’il ne soit trop tard. Continuez de contrôler votre glycémie dans les laboratoires et les résultats vous permettront de savoir si oui ou non le produit qu’on vous a proposé est efficace et guérit effectivement la maladie.

Vous avez une association de lutte contre le diabète, pouvez-vous nous en dire plus ?

C’est au vu des chiffres que je vous ai exposés concernant le diabète et fort de ma spécialisation de médecin interniste, que j’ai décidé de m’engager dans la lutte contre le diabète au Burkina Faso en créant l’association dénommée Ambassadeurs des couches défavorisées du Burkina. L’association a vu le jour en 2012 et en 2013 nous avons débuté le travail sur le terrain par des dépistages et des sensibilisations. Nous avons réalisé à ce jour une vingtaine de séances de dépistage à Ouagadougou, à Ouahigouya, à Saponé. Ça nous permet de sensibiliser la population, de parler du diabète et de dépister des personnes qui ne se savaient pas malades et de les orienter vers les structures de prise en charge.

Avez-vous un dernier mot ?

Mon cri de cœur, c’est la difficulté de prise en charge des malades au Burkina. Nous rencontrons dans nos structures, moi particulièrement, mais je pense que c’est partout pareil dans les structures publiques où la consultation est plus ou moins accessible que dans les structures privées, la plupart des personnes indigentes. En raison du coût que je vous ai dit plus haut, il y a beaucoup de perdus de vue, parce que les moyens manquent pour se faire prendre en charge. Les médicaments et les examens biologiques ne sont pas accessibles, si bien que le malade finit par baisser les bras et s’en remet à Dieu ou à la médecine traditionnelle et quand il vous revient à l’hôpital, c’est aux urgences avec des complications très avancées. Mon cri de cœur, c’est que des partenaires et les autorités s’intéressent davantage à la question du diabète et des diabétiques pour alléger leur fardeau. Notre impuissance à les aider ternie notre joie et dévouement à apporter de la joie dans la vie de nos patients.

Entretien réalisé par Justine Bonkoungou

Lefaso.net

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