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Présidentielle 2020 : Quelques observations à mi-parcours

Dans cette tribune, Koudraogo Ouédraogo, contributeur régulier de notre site, revient sur quelques faits saillants de la campagne électorale. A propos des « one man band » au cas Yacouba Isaac Zida, en passant par les leçons du passé que nous ignorons, une certaine paresse intellectuelle chez certains faiseurs d’opinion et la réconciliation nationale}}

1/ Les « one man band »

L’expression anglaise « one man band » signifie, un orchestre à une personne. Sur la douzaine de candidats, à peine 3 peuvent s’appuyer sur une organisation d’envergure nationale : le MPP, le CDP et l’UPC. Les autres sont appuyés par de jeunes organisations peu connues sur le territoire national et dont les autres cadres et animateurs sont encore moins connus ! Mais n’est-ce pas ainsi que fonctionne la politique au Faso ?

Hormis le MPP à une moindre mesure, existe-t-il dans notre cher Faso un parti qui ne soit pas bâti autour du culte de la personnalité de son leader ? Nous avons vu le CDP pendant des années. Nous voyons les déboires de l’UPC tous les jours, et non loin de chez nous, nous voyons comment le RHDP risque la stabilité du pays en Côte d’Ivoire : une personne toute seule ne peut faire un parti, encore moins un pays ! La contribution citoyenne à la bonne marche d’un pays ne se résume pas seulement à la vie politique, encore moins à la magistrature suprême ! Personnellement, je suis fort étonné de voir des gens qui n’ont jamais en rien contribué (à ce que je sache) au dialogue national, mais qui subitement se lancent dans la course vers Kosyam ! Il faut éviter de courir après Kosyam comme un chien après une voiture ! Qu’en ferait-il s’il la rattrapait ?

2/ Les leçons du passé que nous ignorons !

L’on se rappelle tous des 15 395,4 milliards de coûts du PNDES ! Le plan de l’UPC à l’époque avait un coût similaire. Avançons 5 ans plus tard pour faire les constats qui suivent :

- L’État burkinabè n’a pu mobiliser que 5 939,7 milliards

- Les partenaires du Burkina ont contribué 4 013,6 milliards

- Seuls 9 953,3 milliards ont été mobilisés, soit 64,7 %

La leçon : suivant le dicton en mooré, « Qui dort sur la natte d’autrui, dort à même le sol » ! Mais vraisemblablement, nos hommes politiques n’ont pas tiré la même conclusion, puisque, au lieu de nous dire dans leurs programmes respectifs comment ils comptent rehausser l’assiette fiscale pour financer leurs programmes, ils ont tout simplement omis le coût de leurs programmes : un reculement terrible à mon avis ! Sans contraintes financières, l’on ne peut qu’assister à des promesses démagogiques, les unes plus que les autres !

Je veux ici exhorter la presse à se faire l’écho du citoyen et à exiger de nos hommes politiques qu’ils nous disent combien leurs programmes coutent et surtout comment ils comptent le financer. Seulement ainsi, pourrons-nous distinguer entre ceux qui dorment encore sur les nattes des autres et ceux qui ont compris la leçon et ont travaillé à trouver des alternatives.

3/ Une certaine paresse intellectuelle chez certains faiseurs d’opinion

La campagne électorale n’a pas fini de produire ses perles sur les réseaux sociaux. Cependant, c’est sur des idées tournées en dérision par certains que je voudrais revenir pour pousser la réflexion juste un peu plus loin :

- la transformation du lait : une suite plus ou moins logique à partir du moment où on a développé les laiteries villageoises depuis des années. Le Burkina continue d’importer des produits laitiers pendant même qu’une bonne partie de sa propre production va en perte du simple fait de l’absence de transformation. N’est-ce pas une honte que les bébés burkinabè, dès leurs berceaux contribuent déjà à l’économie de pays comme la Suisse par leur consommation de produits laitiers pour enfants ? Le Burkina a-t-il besoin d’importer de France le lait frais que l’on vend dans les supermarchés ? Le fameux Bonnet Rouge/Bleu a-t-il besoin d’être importé de Hollande pour servir le petit déjeuner de millions de burkinabè chaque matin ?

Alors, ce n’est pas démagogique de parler de transformation du lait. Le débat ici, se situe ailleurs, celui de l’accès au marché. Le marché burkinabè n’est pas suffisamment protégé pour permettre à des investisseurs de s’installer. De plus, que fait-on pour développer la consommation du lait ? Par exemple, dans certains pays d’Europe, l’État accordait un verre de lait à chaque écolier chaque matin pour non seulement développer la filière mais aussi combattre la malnutrition ! Même en Chine où comme au Burkina, la consommation de lait n’était pas dans les habitudes culinaires, l’État a introduit le lait pour lutter contre la malnutrition. Aujourd’hui, la Chine est l’un des plus grands importateurs de lait ! Un pays comme le Burkina devrait être en bonne position pour profiter de cette opportunité et engranger des devises.

- Un fonds monétaire burkinabé : dépassons la faute de forme et parlons plutôt du fond : une banque d’investissement. Cela fait des années que je ne cesse d’en parler ! Pour lancer l’économie du pays, il faut impérativement faciliter l’accès au crédit. Le circuit bancaire de la BCEAO est trop rigide. La mission de la BCEAO est de maîtriser l’inflation dans les pays membres. Une tâche bien difficile vue les grandes disparités entre les pays. Le Burkina n’ayant pas sa propre banque centrale, ne peut donc pas fixer lui-même ses taux d’intérêt pour répondre aux conjonctures économiques propres au Burkina. La Cote d’Ivoire étant le pays le plus puissant de la zone monétaire, est en même temps le pays qui influence le plus la politique de la BCEAO. Avec l’Eco, ce sera le Nigeria ! Dans un tel contexte, tout pays de la zone a 2 choix : frapper sa propre monnaie et donc se retirer de la zone monétaire, ou alors trouver des solutions pour contourner les rigueurs que la monnaie commune impose. J’opterais personnellement pour que le Burkina frappe sa propre monnaie (comme le Ghana) si particulièrement certaines réformes ne peuvent être faites à la BCEAO : une indépendance réelle de la banque centrale, une présidence ouverte (pas réservée à un pays spécifique). À défaut, une banque nationale d’investissement qui offrirait des prêts plus facilement, à des taux d’intérêt plus favorables est une très bonne idée et tant pis pour ceux qui se moque de M. Soma !

- Les canaux de Diabré : c’est exactement ce qui a été fait en Europe aux 18e et 19e siècles, où des canaux ont été construits, parfois reliant des fleuves, parfois non, pour aussi bien le transport des marchandises, l’alimentation des moulins et autres industries qui fonctionnaient à la roue. Le canal a été un moyen efficace de développement dans beaucoup de pays. Seulement, au Burkina, le transport fluvial est entièrement inexistant, et y ajouter des canaux n’y changera rien. Il faut aussi noter que le Burkina est à presque 600 mètres au-dessus du niveau de la mer, chose qui n’est pas faite pour faciliter les choses. Aussi, à moins d’annexer un pays voisin, il serait difficile d’aller commencer à mettre une brèche sur leur territoire sous prétexte de faire venir la mer au Burkina. Mais, regardant au-delà des difficultés techniques, l’idée a du mérite si l’on considère que le Burkina est un pays aride, et qu’il faut trouver des solutions pour résoudre le problème d’eau potable aussi bien pour la consommation que pour l’agriculture. Dans ce contexte, on pourrait bien voir notre voie ferrée sur Abidjan commencer à transporter des tonnes d’eau salée (nous le faisons déjà pour le carburant) vers des stations de désaliénation, puis des canaux qui transporteront l’eau potable à travers nos terres arides pour les bénéfices des ménages, de l’agriculture, et de l’élevage. Beaucoup de régions arides de notre planète, aux USA et en Australie envisagent déjà des projets similaires. Pourquoi serions-nous en reste ?

4/ La réconciliation nationale

Personnellement, je ne suis fâché contre personne. J’ai fait la révolution de 2014, je ne m’en répands point ! S’il existe des Burkinabè qui m’en veulent pour avoir fait la révolution en 2014, tant pis pour eux. On avance, sans eux s’ils le préfèrent. Au Burkina, nous sommes même allés jusqu’à créer la ridicule « journée du pardon ». Qu’avons-nous gagné en le faisant ? Le monument du pardon ? Ne l’avons-nous pas rebaptisé pour nos martyrs ?

Toute action a des conséquences. L’heure est venue pour le Burkina-Faso, en tant pays d’accepter cela. C’est seulement à ce prix que nous pourrons assainir la vie et le débat public dans notre pays. Il faut éviter à chaque fois que notre histoire se corse, de faire des exceptions, de dire une grand-messe pour absoudre tout le monde. Cela marche peut-être à l’église, au temple ou à la mosquée, mais pas dans la vie publique. Le droit doit être dit. Le justiciable, doit voir que justice est faite. Ceci ne peut être marchandé dans un pays de droit. Aux USA où ce même besoin d’apaisement s’exprime, personne ne s’apprête à créer des commissions pour exonérer les uns et les autres, au contraire ! La seule façon d’apaiser une situation, c’est d’accepter que le droit prime et que justice soit faite.

5/ Yacouba Isaac Zida

« Plus rien ne sera comme avant » ! C’est le slogan de tous les révolutionnaires de 2014 ! Pourtant, des partis comme le MPS, qui se réclament de cette révolution, veulent bien ramener les choses en arrière. Les fameuses négociations en vue du retour de Mr Yacouba Zida, sont une honte pour un parti qui se réclame de la révolution de 2014 ! Comment osent-ils vouloir soustraire un citoyen à la justice burkinabè ? Pis encore, comment osent-ils demander une immixtion de l’exécutif dans le judiciaire ? Besoin en était-il même ? En vérité, pour une personnalité comme YIZ, la justice burkinabè n’aurait eu aucune objection à le remettre en liberté en attendant … sauf qu’il a déjà prouvé qu’il n’était pas digne de cette confiance.

Personnellement, je n’en donnais pas pour beaucoup de la candidature de Zida ! Pourtant, il est candidat ! La preuve que malgré les multiples dossiers en justice qui l’attendent (dossier de l’insurrection/révolution, désertion), le citoyen Zida est présumé innocent tant qu’aucune condamnation n’a été prononcée contre lui ! C’est cette indépendance de la justice que nous avons réclamée par la révolution de 2014, et qu’enfin nous commençons à obtenir ! Cette indépendance, qui a permis la mise en examen même de ministre ! Il ne faut donc pas demander une chose et son contraire à la fois ! La justice pour tous ne fait pas des exceptions, sinon, elle ne serait pas pour tous !

Zida a été radié de l’armée. Il n’est plus militaire, raison pour laquelle il peut se présenter à la présidentielle. Cependant, avant sa radiation, il y a eu sa désertion ! Les juristes vous diront que la désertion étant antérieure à sa radiation, il y a toujours donc un cas dont il faut répondre devant les juges. Je serais Zida, le dossier de l’insurrection serait mon plus grand souci judiciaire, loin devant celui de la désertion. C’est d’ailleurs son point de vue et celui du MPS qui, à plusieurs reprises a appelé à une amnistie générale sur ce dossier. Mais entre révolutionnaires, soyons conséquents : nous ne pouvons réclamer justice et ensuite vouloir qu’elle ne s’applique pas à certains !

Au soir de l’élection, nous saurons enfin le poids politique réel de Zida. La machine du MPS sur le terrain et franchement la présence ou non de son candidat ne devrait pas changer beaucoup de choses. N’est-ce pas triomphalement qu’Evo Morales vient de retourner en Bolivie ? Il est bien trop facile de conquérir le pouvoir par les armes, faites-le maintenant par les urnes et faites-nous nous taire ! Ne serait-ce pas une belle réplique pour plus d’un si au soir du 22, Zida est élu PF et le MPS est majoritaire à l’A.N ?

Koudraogo Ouedraogo

Blog : http://burkinafache2015.wordpress.com

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