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Lutte contre le terrorisme : «Il ne s’agit pas d’une question de rapport de forces militaires mais d’une réflexion stratégique», Abdoulaye Barry

Les attaques terroristes dans les trois pays du Sahel ont été démultipliées au cours de ce mois d’août. Pires, elles sont devenues plus barbares et plus meurtrières tant pour les forces de défense et les civils. Quelles sont les raisons qui expliquent la recrudescence des attaques terroristes dans les trois pays du Sahel. Pour appréhender les raisons de cette montée en puissance des forces du mal, l’équipe de l’InfoH24 est allée à la rencontre du journaliste, Abdoulaye Barry qui travaille sur les dynamiques sécuritaires au Sahel. Lisez !       

InfoH24 : le mois d’août a été un mois très difficile pour les trois pays du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger) en matière de protection des populations. Selon vous qu’est-ce qui explique cela ? Dites-nous les raisons qui expliquent cette détérioration ?

Abdoulaye Barry : Effectivement, le mois d’août a été particulièrement meurtrier pour les trois pays (Burkina, Niger et Mali), durement touchés par la crise sécuritaire depuis quelques années.

Quelles sont les raisons selon vous ?

Plusieurs raisons, à mon avis, peuvent expliquer la multiplication des attaques.

 D’abord le mois d’août est un mois d’intenses pluies dans ces trois pays, ce qui rend difficiles les opérations pour les forces de  défense et de sécurité parce que le terrain est impraticable et de vastes zones sont inaccessibles avec des moyens militaires même assez légers notamment les pickups.

Le terrain devient donc difficile pour les forces de défense et de sécurité mais au contraire offre une couverture aux groupes terroristes qui peuvent facilement se cacher derrière des arbustes avec la densité du paysage pour tendre sans difficultés des embuscades. C’est plus facile pour les terroristes par exemple sur certaines routes de creuser et enfuir une mine. Et, quelques heures après, il suffit d’une pluie pour que toutes les traces disparaissent.

En saison sèche,  il arrive par exemple sur certaines pistes que les forces de défense et de sécurité détectent de loin, les traces d’une mine et de l’éviter. 

Ensuite, la guerre entre les deux groupes terroristes du Sahel notamment le Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans et l’État islamique au Grand Sahara a baissé d’intensité. L’année dernière à la même période, ils se livraient une guerre sans merci, les combats faisaient rage et par conséquent ont  contribué à  donner du répit aux trois pays.

Enfin, les groupes terroristes ont acquis de l’expertise et une grande capacité de mutation pour mieux s’adapter aux systèmes de défense nationaux. Autant les armées  réfléchissent sur les meilleures stratégies de sécurité et de défense, autant les groupes terroristes travaillent à s’adapter aux mécanismes de sécurité au Sahel. Les EID répondent à cette logique : faire plus de dégâts en minimisant les pertes dans leurs rangs.

En surfant également sur les ressentiments entre les communautés au niveau local, ils  bâtissent des alliances solides qui leur garantissent la protection tout en exacerbant les divisions qui débouchent sur des tueries de masse.

Ceci leur permet d’atteindre un double objectif stratégique et politique : des alliances locales pour la couverture et, pousser à des révoltes contre les pouvoirs politiques qui sont vus comme incapables de garantir la sécurité aux populations. Ces difficultés ne doivent pas nous faire perdre de vue  qu’il y a un travail immense qui est fait par les forces de défense et sécurité sur le terrain souvent  sans tapages médiatiques.

Il y a longtemps certains experts disaient que nos armées sont en train de monter en puissance mais ce que les citoyens observent sur le terrain est contraire . C’est quoi exactement le problème de nos armées. En particulier celle du Burkina Faso?

 Les armées du Sahel font face à une menace nouvelle qui est le terrorisme. Leur mission originelle n’était pas de lutter contre des terroristes mais de défendre l’intégrité du territoire face à des menaces extérieures notamment en cas de guerre conventionnelle qui viendrait à les opposer à une force militaire ennemie.

Avec le terrorisme, il leur a fallu du temps pour comprendre le phénomène, les modes opératoires et de travailler à s’adapter à la nouvelle donne. Voyez-vous, il ne s’agit pas d’une question de rapport de forces militaires mais d’une réflexion stratégique où l’action militaire repose sur une vision politique lumineuse et complète l’action politique.

Pour le cas du Burkina, le terrorisme est arrivé dans un contexte marqué par la chute d’un régime qui avait trop duré au pouvoir et le nouveau qui devrait engager une vraie transition démocratique pour bâtir un État fort, juste et équitable, n’était pas préparé à une crise d’une telle gravité. Et, comme pour ne rien arranger, le choix des hommes ne s’est pas fait sur des critères objectifs de compétence et d’expérience de l’État.

Près de 90% des membres du premier gouvernement formé en janvier 2016 ne connaissait pas l’État et/ou l’administration publique. Face à une urgence sécuritaire sans précédent, à l’exception du Président du Faso et d’une poignée de ministres, le reste de l’exécutif y compris le chef du Gouvernement devrait s’atteler à comprendre les procédures de l’État qu’à trouver des solutions urgentes aux défis pressants.

Il ne s’agit pas de jeter l’anathème sur eux mais de mettre en lumière les faiblesses politiques qui ont eu un impact sur le militaire. Il en résulte alors deux conséquences aggravantes: le tâtonnement politique et la mauvaise appréciation de la situation sécuritaire nationale dont les spécificités ne sauraient s’accommoder des recommandations de « généralistes » et de « néophytes » qui proposent un remède transnational ou la « guerre populaire généralisée ».

Le remède se révèle pire que le mal. Et, au fil du temps, les erreurs stratégiques et les mécanismes mal conçus et inadaptés conduisent à la métastase.

L’armée a donc souffert des options politiques qui ont affecté la cohérence interne mais n’a jamais renoncé à son serment de défendre la nation en tout lieu et en tout temps. Comme je l’ai noté, les forces de défense et de sécurité font un travail immense de combat, de neutralisation, d’anticipation grâce aux renseignements techniques et humains. Tout n’est pas forcément sur la place publique. Contrairement à ce que beaucoup pensent, les services de renseignements sont très performants avec une capacité d’analyse d’une profondeur exceptionnelle.      

Aujourd’hui, selon des informations de sources crédibles, il est question de marquer une halte et de tirer les leçons des erreurs du passé. La nouvelle dynamique sécuritaire est porteuse d’espoir pour peu qu’elle  s’adosse à un engagement politique fort et une implication réelle de tous les acteurs notamment les légitimités non étatiques : leaders religieux, coutumiers,  locaux et populations.

L’option militaire à elle seule ne suffira pas pour résoudre le problème. Il faut surtout l’option politique pour apporter des vraies réponses aux questions brulantes de gouvernance, de justice, d’emplois etc. L’État doit jouer son rôle régalien de régulateur des conflits sociaux et de garant de l’ordre et de la stabilité conformément aux lois et règlements de la République.

      

Le journaliste, Abdoulaye Barry ©infoh24


Pourquoi les attaques se sont démultipliées et sont devenues plus barbares ?

Le phénomène est devenu plus complexe et les terroristes ont acquis de l’expertise qui leur permet de fabriquer des engins explosifs improvisés qu’on appelle par les initiales anglaises EID (Improvised Explosive Device).

L’utilisation de ces engins explosifs ne mobilise pas beaucoup de terroristes, souvent une personne mais les dégâts sont énormes et les conséquences psychologiques indélébiles.  

L’objectif des terroristes est de semer le maximum de terreur y compris au sein de la population civile. Les forces de défense et de sécurité ont pour mission de protéger les civiles et de défendre le territoire. Donc elles n’agissent pas de la même manière que  les terroristes qui sont au sein de la population et tuent sans discernement. 

Sommes-nous toujours au stade de manque de matériels de guerre ? Si oui le budget de l’armée a été augmenté ? Sinon où se situe le problème alors ? 

Tous les pays du Sahel se sont saignés financièrement, ces dernières années, pour renforcer les capacités opérationnelles des armées nationales face à la menace terroriste. Les investissements en matière d’équipements et de formation ont été massifs ces dernières années.

Où se situe le problème ?

Il faut interroger la gouvernance de nos armées et le moral des hommes sur le front. Les temps ont changé et les opinions publiques sont de plus en plus exigeantes d’une gouvernance transparente. La gestion des deniers publics ne peut plus se faire dans une absolue opacité. Certains pays ont connu des scandales liés au détournement de plusieurs milliards du budget de leur armée.

Qu’en est-il du moral des hommes sur le terrain ?

Les armes ne suffiront pas à elles seules, la survie de nos pays nécessite qu’on mette les hommes qui risquent leur propre vie, à l’abri de certaines angoisses existentielles. Il faut un audit sérieux des investissements dans les armées. Dans certains cas, ceci pourrait même contribuer à renforcer la crédibilité des armées souvent accusées à tort pendant que les détournements sont l’œuvre de réseaux mafieux civils.  

 Sur la question des équipements militaires, que faut-il faire ?

 Il faut travailler à une certaine cohérence entre les différents corps de l’armée. À ce niveau, il y a une faiblesse liée à des bisbilles traditionnelles entre corps. Cela existe dans tous les pays du monde. Mais en temps de guerre, les clivages gendarmerie, armée de terre et police doivent disparaître au profit du sacrifice pour la nation. Les armées ne sont pas défaillantes, elles communiquent peu sur leurs prouesses face à une menace de plus en plus complexe. 

Quel est le problème des trois pays dans cette lutte selon vous ?

Il y a des défis sécuritaires communs mais aussi des spécificités de chaque État. Ceci étant, le Sahel est devenu ce qu’on appelle un complexe régional de sécurité, c’est-à-dire qu’un problème qui survient dans un des pays touche directement les autres à cause de la porosité des frontières, du phénomène migratoire et toutes les autres formes d’interactions. Le Niger par exemple est touché de plein fouet par la déstabilisation de la Libye, les crises au Mali et au Nigeria. Le Mali lui-même a été déstabilisé suite à la crise libyenne où des milliers de combattants, très entrainés et lourdement armés sont venus grossir les rangs des groupes armés.

Le Niger et le Mali ont la particularité d’avoir de vastes territoires qui dépassent chacun le million de km2 avec des groupes terroristes dont les leaders liés directement à Al-Qaïda et à l’État islamique, sont pour la plupart des étrangers à l’exception d’Iyad Ag Ghali et d’Amadou Kouffa.

Comme la menace est globale, que faut-il faire ?

Il est important que les États optent pour des dynamiques communes à travers des synergies d’actions comme c’est le cas du G5 Sahel : une coopération militaire transfrontalière, un partage de renseignements, la réalisation de grands projets intégrateurs, un investissement dans les secteurs prioritaires de développement etc.

Au-delà du global, il y a le spécifique qui exige du leadership politique de chaque pays des solutions endogènes. Un pays comme le Burkina gagnerait à trouver des solutions endogènes parce que les menaces sont certes de nature criminelle mais n’ont pas toutes une dimension idéologique. La quasi-totalité des groupes criminels qui opèrent sous le couvert  du terrorisme sont des nationaux. Le terrorisme est devenu par exemple une couverture pour des gangs qui étaient dans le grand banditisme dans certaines régions du pays.

Il y a également des règlements de comptes liés à des conflits locaux qui ont accentué le phénomène de la radicalisation dans un désir de vengeance. Certains conflits sociaux sont liés à la terre. Il se trouve qu’avec le phénomène de la démographie galopante, la terre est devenue une ressource rare.

Depuis des décennies, on observe des conflits meurtriers entre éleveurs et agriculteurs parce que les deux entités se partagent et vivent de la même ressource. La faiblesse voire l’absence de l’État conduit donc à la catastrophe parce que désormais il est plus facile de se procurer une arme. C’est un ensemble de question qui nécessite d’allier des réponses à trois niveaux : sécurité intérieure, défense nationale et mesures politiques économiques et sociales.      

Que peut-on faire pour sortir le pays de cette situation ?

D’abord chercher à comprendre le phénomène, évaluer la stratégie mise en œuvre jusque-là pour en déceler les faiblesses et les facteurs aggravants. Pour cela, il faut engager des légitimités qui jouissent d’une crédibilité reconnue pour aller à la rencontre des communautés, les écouter pour comprendre la profondeur du problème et recueillir des solutions applicables dans le cadre de la République. Ensuite, lancer une dynamique nationale qui implique l’ensemble des acteurs dans la recherche de solutions.

Quelles sont les solutions que vous préconisez ?

Ce travail pourrait aboutir à une feuille de route qui permette de régler une bonne partie des problèmes nés au niveau local et ayant conduit à la radicalisation ou à l’extrémisme violent.  Il s’agira donc des solutions, pensées, conçues et mises en œuvre par la communauté nationale. C’est ce que j’appelle les solutions endogènes.

Ces solutions vont inclure des mesures politiques fortes pour répondre à certaines attentes des populations notamment les jeunes qui scrutent l’horizon avec pessimisme. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille abandonner le vaste chantier défense-sécurité. Au contraire il faut davantage renforcer les capacités opérationnelles des armées nationales. 

 Pourquoi les sociétés minières ne sont pas attaquées de nos jours ?  

Certaines ont un dispositif sécuritaire très performant. D’autres apportent directement des ressources financières énormes aux groupes criminels notamment les terroristes et les bandits de grand chemin.

Le contingent tchadien déployé dans la zone des trois frontières (Mali, Niger, Burkina Faso) qui était de 1 200 hommes a été réduit de moitié. Ce retrait ne va-t-il pas créer un vide sur le terrain?

Beaucoup de personnes le pensent. Face à la gravité de la situation sécuritaire dans le fuseau centre communément appelé zone des trois frontières, le Tchad avait envoyé un bataillon supplémentaire de 1200 soldats en février dernier pour aider à juguler la menace. Il se trouve que la génération de cette force s’est faite dans la précipitation, sans concertation avec les officiers en charge des opérations dans la zone en question.

Le président français et son homologue tchadien feu Idriss Deby qui s’apprêtait à prendre la tête de la présidence tournante du G5 Sahel voulaient-ils marquer un coup diplomatique ? Le G5 Sahel célèbre les six ans de sa création et les résultats sont loin d’être à la hauteur des attentes et les critiques ne manquent pas aussi bien en France qu’en Afrique.

Le bataillon était trop lourd du point de vue de l’effectif que des moyens militaires constitués de blindés et de chars. C’est un peu la doctrine de l’armée tchadienne : se déplacer en nombre et avec des moyens militaires impressionnants. Ce bataillon ne répondait pas aux normes du G5 Sahel qui est de 650 militaires par bataillon et les moyens envoyés étaient inadaptés au terrain où les terroristes se déplacent avec des moyens légers notamment des motos et des pickups.

Et des officiers du G5 Sahel partis pour accueillir le bataillon tchadien au Niger n’ont pas manqué, à l’époque, de souligner l’inadéquation entre les moyens militaires envoyés et la réalité du terrain. Mais les troupes étaient déjà sur place, il n’était donc pas possible de leur demander de retourner. A cela s’ajoute, de sérieux problèmes financiers au niveau du G5 Sahel. Il est difficile pour les États qui sont déjà à bout d’assurer les primes des soldats qui sont  1200.

Les raisons donc du retrait des 600 soldats sont d’ordre financier et stratégique. Il s’agit de redimensionner ce bataillon supplémentaire qu’on appelle au niveau de la Force Conjointe 8e bataillon pour le rendre plus léger, moins couteux, plus soutenable avec des moyens légers mieux adaptés au terrain. 

Ce retrait va-t-il créer un vide ?

Si l’objectif du redimensionnement est de garantir une certaine efficacité, je ne pense pas. En tout état de cause, le maintien des 1200 soldats allait créer plus de vide à terme puisqu’il était difficile de les utiliser au regard des difficultés d’ordre opérationnel.      

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